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Une folle furieuse à l'acier chromé dévale les zigzags des monts Patrimonio en direction de Bastia. Dans la voiture, le volume de la musique est à fond et PNL embraye sur une autre musique trap que tu ne reconnais pas. Les paroles expriment avec spleen ces deux vers : "je dors dans la pisse, mais je reste peace." La conductrice, femme forte de bientôt cinquante ans, enchaîne les slaloms le regard impassible, et répond d'un accent corse bien prononcé : "J'ai un compte Spotify partagé avec mon fils, ça me permet d'écouter en direct c'que mon garçon écoute. Tu sais mon fils, il ne me parle jamais, mais je sais quel est son humeur en fonction de ce qu'il écoute. Il me l'a dit. Il m'a dit "Maman, j'ai pas envie de parler avec toi, mais la musique dit à ma place ce que je ressens. C'est ma manière de m'exprimer, c'est mon moyen de parler avec toi de comment je vais"".

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Faire la planche dans l'Atlantique met ton corps en position d'écoute des fonds marins. Allongé la tête rivée vers le ciel, tes oreilles s'imprègnent agréablement d'une mélasse de crépitements océaniques dont la source de ces sons reste en suspens. Cailloux qui se sédimentent ? Mollusques gloutons ou pétillement de la substance iode ? Tu n'en sais rien du tout. Et tu penses : "Ô masseurs infinitésimaux, modestes percuteurs de l'apesanteur ! En voilà un état extatique par excellence ! Pour toujours, vous resterez les dignes représentants de la mer qui ont inondé mon corps d'une sieste micro-tympanique."

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Tu croises sur ton chemin cet homme qui t'avoue être le champion d'Italie du plus grand roteur. Tu lui réponds que tu veux bien le croire, mais que tu as besoin d'écouter cela pour en être sûr. L'homme se saisit alors d'une bouteille de Coca-Cola qu'il affonne à une vitesse hallucinante. Il pose la bouteille et se met en position pré-renvoi. Son corps se durcit, son visage se gonfle, son ventre est assailli par d'étranges contractions, sa bouche s'ouvre et s'élargit à l'image d'une caverne se dressant au milieu d'un désert. Son cou se met à vombrir et c'est un rot immense, long, qui s'abat dans cette cuisine. Tout le corps est en action pour émettre cette note grotesque dont les parois des lèvres vibrent tel une serviette sur une corde à linge en pleine tempête. Cela arrête net tout le monde. Le rot s'éteint après une quinzaine de secondes et toi, tu en restes bouche bée.

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Les étoiles bruissantes pourraient former des constellations qui cacheraient en elles des partitions célestes. Ça serait un ensemble de musiques au rythme du déplacement de la lune. Ou alors tu les imagines être des satellites, qui, en orbite autour de la terre, emmétraient des sifflements particuliers, graves ou aigües, durant leur mouvance dans l'espace. Les étoiles bruissantes seraient alors une présence sonore très brève, aussitôt entendues aussitôt disparues.

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"La chasse fut pendant des millénaires une pratique silencieuse. Que ce soit Maximilien, l'empereur d’Autriche, qui tuait des centaines de chamois à l'arbalète, ou bien ces premiers hommes qui taillaient la pierre et l'épieu pour se fabriquer des armes, puis travaillaient le métal, pour mieux apprécier la saveur des grands fauves, chassant avec passion les jours où nul guerre ne perturbait leur existence. Les peuples de l'antiquité se livraient également à ce passe temps, que ce soient les rois assyriens qui organisaient de grandes chasses au lion, les Égyptiens qui poursuivaient les gazelles au bord du Nil, les Gaulois du I et II siècle après J-C qui pratiquaient le courre du lièvre. Et quand plus tard les rois, soucieux de ne pas rentrer bredouille, eurent préféré réserver le droit de chasse sur leur terre, la mort n'en était que moins bruyante ! Ce n'est qu'à partir XV siècle qu'un basculement s'opéra avec l'arrivée de l'arquebuse qui changea les flèches par la poudre, puis le rouet, espèce de roue dentée faisant jaillir l'étincelle d'un morceau de pyrite, pour faire vibrer en éclat la forêt. Et puis ce fut vers 1650 le fusil à silex avant d'être remplacé par le plomb, et quand la révolution éclata et mis un terme à cet amusement de la noblesse, le peuple réclamait la liberté de la chasse et le 4 août 1789, tous les privilèges étant abolis, chacun se mis à chasser. On se demande bien où purent sortir autant de fusils, transformant la chasse en une myriade de détonations s'étalant sur plusieurs centaines de mètres." La lecture de ce livre, allongé dans ton lit en ce soir d'été, interpelle ta manière d'écouter la chasse. Au lendemain matin, tu t'en vas promener et par une étrange coïncidence, tu croises à l'orée d'un bois de nombreux chasseurs qui cherchent le lièvre. Tu poursuis ton chemin en entrant dans cette zone couverte d'arbres. Tu y entends une multitude de coups de feu, ce qui te désespère. C'est un véritable carnage qui s'opère là-dedans et tu souhaites arrêter ceci en y soufflant un bon coup de trompette que tu trimballes toujours avec toi. Tu t'engouffres parmi les feuillus, souffles dans l'instrument, mais rien n'arrête ces chasseurs qui continuent de tirer à profusion. Mais que se passe-t-il ? Pourquoi tant d'effusion ? C'est en t'approchant du vacarme logé dans les profondeurs du bois que tu y découvres un stand de tir à la carabine. Tu repars de là le cœur serein.

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Canicule. La rue souffre. Un minimum d'ombre te rafraîchit, mais c'est surtout cette canalisation cassée qui laisse l'eau se fracasser plusieurs mètres plus bas sur une tôle en plastique dur qui te fait du bien. Étrange sensation d'écouter la pluie battante sous un soleil de plomb.

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Moto + tunnel = bourdon des enfers. C'est génial comment ton cul et tes oreilles peuvent éprouver le même plaisir vibratoire.

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Le barrage de Vidraru est un réservoir à martinets. Tu les vois voler à triple sens pour nourrir leurs petits abrités juste sous les rebords en béton. C'est un tohu-bohu de piaillements qui se réverbèrent sur tout le massif des Carpates.

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Chaque insecte volatile à sa propre manière de faire vibrer ses ailes, leurs oscillations variant autour de tes oreilles. Ce sont des créateurs de sinusoïdes, qui se mélangent, et qui produisent une composition complexe qui ne s'interrompt jamais aux abords des eaux stagnantes.

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Il te dit que certains monastères bulgares diffusent des cris d'aigles via des hauts-parleurs pour empêcher la venue de corbeaux et d'autres oiseaux.

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L'enfant est un rapace de centre-ville. Il sillonne la grande place à la recherche d'un jeu. Ses cris retentissent en vol, explorent les pavés avec ses pas cognants que même les parents n'arrivent plus à supporter.

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Un Vietnamien nettoie ta voiture, et toi, pendant ce temps, tu es dedans bien à l'abri. Tu admires toute la mousse qui la recouvre. Ce sont des tableaux vierges à 360 degrés qui fondent en lenteur. Après plusieurs minutes, un éclair d'eau sépare soudainement la neige artificielle et laisse passer de fines failles du monde extérieur. Ce sont de véritable coups de sabre au bruit blanc ! À l'écoute des puissantes dissections du karcher, l'homme extérieur déchire la toile tout en laissant la voiture intacte. Tu jubiles de ne pas finir en tranche, enchaînes des esquives fainéantes en restant en position de contemplation.

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Tu te sens toujours plus innocent lorsque tu parles dans une langue étrangère. Tu utilises des mots communs, des phrases moins complexes, ta diction est saccadée et plus lente. C'est toute une agréable conversation de personne simple d'esprit qui s'installe. L'intelligence redescend au profit du partage. Ça sonne comme à la cour de récréation.

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Banlieue de Timisoara, Roumanie. Tu respires doucement sur un banc, et te saisis du calme qui vient après l'orage. Les arbres s'égouttent, la nuit te laisse voir la vie au travers des fenêtres des immeubles. Quel silence apaisant...

... Et du balcon tout en haut, un prout.

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Tu es assis sur un banc à écouter deux personnes assises eux aussi sur ce même banc. Tu sens les vibrations de leurs cordes vocales se déplacer sur le bois du dossier jusqu'à atteindre le centre de ton dos.

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Elle s'appelle la roche parlante, aux abords du buron de Ravaroche, non loin du Puy Chavaroche, et c'est parce qu'à cette position, une voix hurlante peut communiquer jusqu'aux monts des autres versants.

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Tu aimes la pastèque, même si la prononciation de ce mot ne te semble pas appropriée pour ce fruit. Un "p" ? Un "t" ? Un "q" ? Les attaques sont trop fortes ! Cela n'a rien à voir avec le juteux de sa chaire, les succions incessantes pour s'en délecter, les aspirations rapides pour lécher le sucre liquide, or rouge vif, jusqu'à offrir au ventre d'inspirant glouglous lorsque l'on marche. C'est une inondation qu'il lui faut. La pastèque arrache toute forme de bienséance d'un bon repas, s'englobe de sons de boyaux et de tripes qui garnissent le mets foireux d'une bouche emplie de bile et de sang. Inconscient aussi sont ceux qui la surnomment "melon d'eau".

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Deux pics épeiche picorent un pin sylvestre : une mère et sa petite. Coup de bec sur coup de bec, elles respirent fort tout en arrachant l'écorce. Les percussions s'arrêtent lorsque l'une d'entre elles trouve de la garniture. Si c'est la mère, elle l'offre à sa gémissante.

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Errance à Vienne à jouer de la trompette. C'est une ville en démesure : la crête des immeubles est le sommet de ta portée. Tu pousses les intervalles de tons jusqu'à maîtriser l'écart des grattes ciel de leur chausse-pied. Soudain jaillit un Écossais qui vient te voir et te demande de jouer du baroque. Il dit que tu souffles comme un Américain. Il n'aime pas ça.

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Il existe une île en Bretagne qui n’est qu’un gros rocher où se posent uniquement les fous de Bassan en couple. Durant cette période de l’année, aucune autre espèce n’est acceptée. Ni les macareux moines, ni les guillemots de Troïl, ni les pingouins torda, ni même un fou de Bassan célibataire ! Tu t’imagines être sur ce rocher parmi eux, à les écouter vivre.

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Clik clok clik clok clik clok clik clok clik clok : c’est un enfant qui imite le clignotant d'une voiture avec sa langue.

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C’est une histoire de dingue que te raconte le conducteur qui t’a pris en auto-stop. Selon ses dires, la Russie a tenté de creuser un immense trou pour atteindre le noyau de la terre. Le projet a dû s’interrompre en cours de route car tous les ouvriers ont fui en entendant jaillir des profondeurs un son à glacer le sang. À ton retour, tu n’as trouvé sur Internet aucun article sur ce sujet.

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Tu suis les pas de cet audio-naturaliste qui veut te montrer cet oiseau que l’on nomme le bruant zizi. Tu as des doutes... Parlez-vous bien de la même chose ?

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Il existe des situations que tu considères comme des slashers, ce sous-genre du cinéma d'horreur dont le scénario repose sur l'élimination un à un des protagonistes principaux. Par exemple, lorsque tu n’avais que 6 ans, tu passais la journée dans le jardin avec tes deux frères, et le soleil arrivant au bout sa course, ta mère atteignait la terrasse pour vous appeler à tour de rôle afin qu'elle vous astique intensivement au savon. C'était un nettoyage qu'elle opérait dans la salle de bain en prenant beaucoup de temps (environ trente minutes) et chaque week-end, l'annonce de vos prénoms n'était jamais dans le même ordre. Le groupe, originellement composé de vous trois et faisant la part belle au sport et à l'activité physique, se transformait en duo, où les échanges verbaux plus sérieux intervenaient, avant de finir en solitaire dans le jardin et à y créer une profusion d'imaginaire pour occuper ce temps d’introspection. Tu te souviens que c'était pour toi le moment le plus mélancolique et le plus agréable, où tu pouvais gratter les trous des terriers, regarder la fourmi enjambant les brindilles, imaginer de multiples histoires d'aventures, explorer des endroits inconnus du jardin avec toujours cette idée en tête de pouvoir échapper à ton sort funèbre à passant de l'autre côté du portail.

Un autre exemple de slasher que tu as vécu se situe durant ton adolescence, lorsque tu quittais le collège et prenais le tramway avec tes ami.e.s. Arrivé à la dernière station, vous deviez marcher ensemble pour rejoindre vos maisons respectives, et un à un le groupe se délitait. Ce trajet enjambait des conversations différentes en fonction du nombre que vous étiez, passant des dérives de la vie scolaire et des professeurs, les jeux vidéo et le cinéma à des conversations intimes autour de vos amours, la drogue, l'alcool, la masturbation, surtout lorsque vous n’étiez plus que deux ou trois. À présent, tu repères toujours ces situations de slasher. Il en existe partout. Cela peut-être la salle de cinéma au moment du générique de fin. Cela peut-être le bus, le dernier soir des vendanges, le skatepark, la salle d'attente en fin d'après-midi, l'entretien d'embauche... Il y en a partout sans que cela n'effraie personne.

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Les vaches normandes se lèvent dès ton passage sur ce sentier de grande randonnée. Cela te rappelle les fois où en classe, au collège, tu n'écoutais ni le professeur, ni rien d'autre, et préférais dériver dans tes pensées qui s’estompaient lorsque la porte frappait pour laisser entrer la proviseure. Tu devais à ce moment-là reprendre le contrôle avec le présent et te mettre debout avec l'ensemble de tes camarades. Ce toc-toc de la porte frappée par la proviseure, c’est ici le scroutch-scroutch de tes pas foulant la terre. C’est le son qui représente le piment de toute ta jeunesse qui n’attendait que cette phrase : « C'est bon, j'ai ouvert l'enclos, vous n'avez plus besoin de rester dans cette école ! »

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Le vent marin est un instrument qui se manipule par la bouche. Il suffit de l'avoir en pleine tronche et d'ouvrir la mâchoire en A ou en O pour s'en rendre compte. Son passage dans la cavité buccale produit une note que l'on peut d'ailleurs s'amuser à faire monter ou descendre tel un yo-yo qui se joue avec l'étirement des lèvres.

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Le couvre-feu de 19 h assené par la troisième vague du Covid t'oblige à poser ta tente sur Utah Beach, plage qui vit des séquelles du débarquement de 44 et se revigore de marais où parfois séjourne des phoques. À l'arrière des dunes, tu perçois à l'oreille les tracteurs qui dévalent le sable encore moite pour y déloger les huîtres que l'on cultive en ce mois d'avril trop chaud pour être placé au printemps. Leurs moteurs ne s'arrêteront pas tant que la marée n'aura pas remplacé ce désert de sable. C'est lorsque la nuit tombe, sous les coups de 20 h 30, que s'installe un régal tout à fait particulier, et qui te fait dormir très vite. Il s'agit du lent crescendo de la marée montante. En douceur, il berce chacun de tes bivouacs et s'éloigne dès l'aube, au retour des tracteurs.

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Pourquoi l'oiseau étonne de ses chants si mélodieux et pourtant tant éloignés de la musique académique ? Que ce soit chez le troglodyte mignon, l'accenteur mouchet, ou les salves régulières du pouillot véloce, l’oiseau s’exprime avec son syrinx en dérogeant à toute règle de solfège. Peut-être est-ce justement car nous n’avons pas le même rapport d'écoute entre un musicien censé faire de la « musique » et un animal dont on en décèle une certaine idée de la « musique ». Quelle chance alors ont les oiseaux de pouvoir s'exprimer comme ils le veulent! Ils se sont frayé une voie pour échapper à la mise en cage des musiques hors sentier. L’alouette des champs en est un exemple frappant. Tu la retrouves lors de tes marches dans les steppes agricoles, et admire ses chants fluos digne de la TR 303 utilisé dans l'acid house. Elle maîtrise l'art du glitch, du sample saccadé, émet des trilles poussifs pleins de pirouettes rythmiques à retourner le dancefloor d’une free party.

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Tu écoutes depuis ta chaîne hi-fi un cd rayé du trompettiste Cappozzo. La lecture est laborieuse, elle hache les notes en s’interrompant à chaque seconde. Ce silence marmonné de sons aiguës réveille tes chats qui l’interprètent comme la présence d’une souris qui couine. Ils s’approchent au plus près du lecteur cd, reniflent chaque recoin en plastique à la recherche de l’animal qui joue de la trompette.

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Tu as joué de la trompette beaucoup trop fort. Tellement fort que tu entends maintenant le ramdam de ton pouls au fond de ton cerveau. Ça tape dur ! Une grosse caisse qui n'arrête pas de battre la mesure. Tu reprends ton jeu à la trompette en suivant cette pulsation. Jamais tu n'as joué avec un batteur aussi bourrin que celui de ton flux sanguin.

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Tu es sur le parvis de la gare. Les gens vont et s'en vont avec cette saveur en bouche bien particulière qui s'appelle le vendredi soir. À ta droite, une adolescente est assise sur une valise à roulette rouge. Elle parle à ce jeune garçon qui doit avoir son âge. De loin, tu sais qu'elle est amoureuse. Ses pieds frappent la coque de sa valise en faisant boum-boum boum-boum boum-boum boum-boum.

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Au milieu d'une prairie, tu es allongé. Tranquille. Passe une autoroute d'insectes volatile. Tu écoutes l'effet doppler de chaque battement d'ailes qui traverse ton regard.

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 « Je jouais du piano en laissant ma fenêtre ouverte afin que mes notes atteignent les oreilles de ma voisine d’en face dont j’étais fou amoureux. J’espérai qu’elle me désire de la sorte. Quand trente ans plus tard, je lui ai raconté cette histoire, elle m’a répondu qu’elle s’en foutait complètement. » Voilà ce qu’il t'a dit, de but en blanc.

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Des enfants jouent dans un parc à jeux. Tu es à côté d’eux avec ta trompette, muni d’un tube en ballon de baudruche en guise d’embouchure. Tu souffles fort en étirant ce morceau de latex, émettant des sons ressemblant à ceux des moteurs de moto en furie. Quelque chose de très bruyant et qui les intrigue beaucoup. Tu joues en avançant lentement, enchaînant des pas lourds tel un éléphant en marche. Ils te suivent à l’arrière, tu fais semblant de ne pas les savoir derrière toi et à chaque fois que tu te retournes, tu émets un immense barrissement avec ce ballon de baudruche. Les enfants simulent alors d’être effrayé en criant et courant dans tous les sens. C’est une cacophonie magnifique que tu renouvelles durant vingt minutes.

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Tu es dehors dans un grand préau parmi les immeubles trempés. Pour ne pas déranger, tu joues timidement de la trompette avec ta sourdine. Un groupe d’enfants à vélo, profitant de ce dimanche après-midi pour se retrouver, passent à ce moment-là. La musique modifie leur trajet à vélo, puisqu’ils décident de tourner autour de toi en cercle pendant que tu continues à jouer. Cette action s’occasionne tout en douceur, avec une attention sur l’écoute de la trompette et de leurs vélos maintenus dans un roulement pianissimo. Leurs chorégraphies semblent connectées à la mélodie, une danse improvisée née de nul part, soudaine et simple, qui te rappelle que la musique reste une célébration du mouvement.

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Tu te réveilles ! On sonne plusieurs fois à ton appartement. Tu n'as aucune idée de l’heure et n’oses pas décrocher l’interphone pour répondre. À la fenêtre, la lune est déjà bien haute. Qui peut sonner à cette heure-ci ? Surgis soudainement quelque chose de difficile à décrire et qui te donne une chair de poule terrible. C’est un cri effrayé, déréglé, qui ne tient à rien, venant de dehors. Un cri masculin dont la tonalité est extrêmement aiguë. Ça oscille, ça vibre, ça hurle aaaaaahhhhhhAAAAAAAhhHHHHHHHH !!!!!! Les lettres de ce texte ne réussissent pas à décrire l’angoisse qui jaillit en toi. Tu ouvres ta fenêtre située au quatrième étage et regardes dans la rue. Tu aperçois un homme vue de haut et des flammes jaillissantes juste au niveau de l’entrée de ton immeuble ! Tu saisis ton téléphone fixe et appelle la police. Tu les préviens qu’un homme fou hurle à la mort et met le feu à ton domicile ! Quinze minutes plus tard, la police est là et te demande de descendre de l’immeuble. Arrivé dans le hall d’entrée, les flammes sont éteintes. Ce n’était qu’un début d’incendie. Tu sors dans la rue et te retrouves nez à nez avec l’homme dégénéré. Il te fait un étrange signe de l’index. Il fait tourner son doigt autour de sa bouche en cul de poule, mais tu ne comprends pas ce qu’il veut te dire. L’agent de police s’approche de toi et t'éclaire sur la situation : «Il a essayé de vous prévenir comme il le pouvait, mais… il est sourd-muet. Il a usé de ses cordes vocales quasi-vierge pour vous sauver la vie. C’est incroyable non ?» Tu te mets une claque sur la joue pour vérifier que ce n’est pas un rêve, et remontes te rendormir. Le cri d’alerte de ce sourd-muet résonne encore dans ta tête.

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Il y a un citronnier dans son appartement. Il ne fait pas encore de citrons, à la place ce sont de nombreuses épines épaisses et longues. Tu les frottes avec tes doigts comme l'on frotte les grosses aiguilles d'un peigne. Et c’est une vibration bien connue qui apparaît : celui du lamellophone. Sauf qu’il a bien plus de lames ! Environ une trentaine ! Tu commences à faire de la musique avec ce citronnier. Ou plutôt, ce citronnier commence à faire de la musique avec toi. Peut-être ses épines sont des doigts qui obtiennent des sons étonnants en se frottant aux humains.

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La pluie te donne toujours envie d’aller jouer de la musique dehors. Alors tu sors et t’enfouis dans un petit-bois que tu surnommes « le musée de l’anthropocène ». C’est une forêt dégueulasse, où traînent toute sorte de plastiques, de matelas, de vêtements, de capotes, de canettes, de seringues, de ferrailles. Pourtant, dans ce bois, c’est ton endroit à toi. Tu y retrouves une intimité qui t’est plaisante, c’est une cachette où tu peux y expérimenter tous les sons que tu veux. Lorsque la nuit tombe avec la pluie, tu es encore là à jouer de la musique. Un second cri arrive par ta gauche, plus près cette fois-ci et plus fort ! Quelqu’un s’approche de toi, et ça te fout les boules ! Tu ranges illico presto ton instrument et cherches à t’extirper du bois. Mais dans l’obscurité et la pluie, tu ne retrouves plus le sentier qui mène à la sortie. La boue colle à tes semelles, tu avances en glissant à chaque pas. Tu t’arrêtes quand tu vois face à toi un petit rond rouge qui s’illumine comme le bout d’une cigarette qui brûle quand on la fume. En réalité, il s’agit d’un lampadaire au loin qui, obstrué par la végétation, apparaît et disparaît en fonction des mouvements des feuilles. Tu poursuis ta fuite à l’aveuglette, trempé par la crainte de rencontrer l’homme sauvage à chaque virage. Il ne te faudra que quelques secondes pour te sortir de là et comprendre que jouer de la musique la nuit, c’est choisir d’être le phare qui attire les mauvais moustiques.

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Des troncs d’arbres coupés, empilés les uns sur les autres pour en former une pyramide inachevée. Tu stoppes ta marche en forêt pour la regarder de plus près. Son édifice est une marmelade de rondins fendus, tu n’y vois qu’un agglutinement de postérieur en bois qui te démange de faire sonner. Tu les frappes avec tes bâtons de marche en bambou, crées un rythme simple qui te convient. Chaque cul à un son différent, c’est dingue. Tout est désaccordé, mais cela suffit pour t’emporter avec bonheur dans une improvisation solo de percussion. Tu explores cet instrument méconnu, aussi colossal qu’un orgue, cousin du xylophone, que tu surnommes le « forêraphone ».

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Trente-neuf degrés à l’ombre des plaines du sud de la France, tu fais coucou au conducteur du train qui passe à vive allure et te répond par un coup de klaxon. Ce hennissement se diffuse jusqu’au premier village à 5 km d’ici où il y a une usine de compote. Ta copine y travaille à éplucher des poires à la chaîne et le fait d’entendre ce klaxon la fait comprendre que tu penses à elle. C'est votre manière de communiquer secrètement, un klaxon = je t'aime. Ce jour-là, ton ventre te fait mal. Tu pètes à répétition à cause des excès de figues sauvages que tu manges tous les jours. Tu décides donc d'abréger ces gazs inexprimables en chiant au milieu de ce désert quand apparaissent subitement depuis l'horizon des rails deux agents de la SNCF en train de marcher dans ta direction. Tu remontes vite fait bien fait ton pantalon et attends leur venus. Ils te disent d’arrêter de faire des signes au conducteur du train, que cela peut provoquer un grave accident. Tu les écoutes sans que tu ne saches s’ils t’ont vu faire besogne, leurs réponds que tu ne voulais pas déranger et t’en va sans avoir pris la peine de voir la prémisse d’un figuier qui logeait dans tes entrailles. En y retournant le lendemain, tu te rends compte que cela ressemble plutôt à de la compote de poires.

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Un ami te prête sa bagnole pour pouvoir aller déposer ton matelas à EMMAÜS. Il oublia de te préciser que le compteur kilométrique de sa voiture est HS. Tu le découvres bien plus tard, sur une route dégagée d’hiver où peu de voitures passent. Cela te donne la sensation de traverser les paysages pastoraux mosellans comme un funambule les yeux bandés. Par chance, tu as la fenêtre conductrice défectueuse qui reste toujours légèrement entrouverte, laissant passer un filet de vent constant. Elle te permet d’établir avec plus de précision ta vitesse moyenne. En effet, quand la densité du vent passant par cette encoche est suraiguë, désagréable et forte à ne plus s’entendre parler, cela signifie que tu roules à plus de 90km/h. Quand un vibrato coupe cet effluve en un pointillé de sons tendus, cela signifie que tu roules aux alentours de 70 km/h. Étonnamment, rouler à 50 kilomètre/heure n’émet qu’une nappe discrète pas si désagréable comparé au bourdon qui s’esquisse dès la quatrième vitesse. C’est ainsi qu'avec cette méthode tu t’en es sorti habilement tout au long de l’heure de trajet. Par contre tu en as chopé la crève.