Maxime Le Moing | Phonografree(3) | Documentaires radio(4) | Fictions radio(3) | Poésies sonores(2) | Musiques(3) | Films expérimentaux(3) | Textes(16) | Presses(3) | Bandcamp | English version

Le couvre-feu de 19 h assené par la troisième vague du Covid m'oblige à poser ma tente sur Utah Beach, plage qui vit des séquelles du débarquement de 44 et se revigore de marais où parfois séjourne des phoques. À l'arrière des dunes, je perçois à l'oreille les tracteurs qui dévalent le sable encore moite pour y déloger les huîtres que l'on cultive en ce mois d'avril trop chaud pour être placé au printemps. Leurs moteurs ne s'arrêteront pas tant que la marée n'aura pas remplacé ce désert de sable. C'est lorsque la nuit tombe, sous les coups de 20 h 30, que s'installe un bonheur tout à fait particulier, et qui me fait dormir très vite. Il s'agit du lent crescendo de la marée montante. Un crescendo/decrescendo qui dure des heures, en douceur et qui berce chacun de mes bivouacs. Il s'estompe dès l'aube, au retour des tracteurs, pour laisser la marche aux sons qui se réveillent.

***

Je m'étonne toujours d'entendre les gens parler du « chant » des oiseaux comme l'élément sonore de la nature le plus paisible pour l'oreille, le plus harmonieux, mélodique ou musicale. C'est à se demander s'ils font cet exercice d'écoute régulièrement ou si ce n'est qu'une rêverie. Car l'oiseau étonne justement parce qu'il déroge à toutes ces règles. Il exprime des sons avec son syrinx sans la moindre notion d'agréabilité. Quiconque écoute les oiseaux assez près d'eux sais que l'expérience peut-être douloureuse, certaines fréquences passant dans notre conduit auditif avec pénibilité. Que ce soit chez le troglodyte mignon, l'accenteur mouchet, ou les salves régulières du pouillot véloce, on ne retrouve rien de tout cela (et je n'étalerai pas l'inventaire). Mais alors pourquoi leur donne-t-on ce titre de chanteur pop si virtuose? Pourquoi dès qu'une musique sonne différemment des standards rythmiques du solfège et des intervalles de tons majeurs ou mineurs, cela passe pour une grande partie des Français pour désagréable et de mauvais goût alors que pour chez certains animaux cela est accepté avec sublimation ? Peut-être est-ce justement car notre rapport d'écoute n'est pas le même entre un musicien censé faire de la « musique » et un animal ou un végétale dont on en décèle une certaine idée de la « musique ». Quelle chance ont les oiseaux de pouvoir s'exprimer comme ils le veulent ! Ils se sont frayé une voie pour échapper aux jugements hâtifs et méprisants des gens qui écoutent la musique comme un coffre scellé. J'espère un jour atteindre avec mes instruments cette même voie. L'oiseau qui m'indique au mieux où se trouve cette clef est sans aucun doute l'alouette des champs. C'est une diva que je retrouve à chacune de mes marches dans les steppes agricoles, et qui me surprend de ses chants si fluo digne de la TR 303 utilisé dans l'acid house. Tel une rave party dans les champs, elle maîtrise l'art du glitch, du sample saccadé, de la pirouette rythmique à s'en retourner le cerveau. Elle est incroyable. Elle s'exprime avec un panache non-stop, passant d'un pattern à l'autre en se moquant des bonnes valeurs. C'est de la pure impro, un mix qui enchaîne sans la moindre volonté de maîtrise des trilles jubilatoires que l'on remercie d'être si poussives. Allez l'écouter, vous comprendrez ce que je veux dire.

***

J’écoute depuis ma chaîne hi-fi un cd rayé du trompettiste Cappozzo. La lecture est laborieuse, elle hache les notes en s’interrompant à chaque seconde. Ce silence marmonné de sons aiguës réveille mes chats qui l’interprètent comme la présence d’une souris qui couine. Ils s’approchent au plus près du lecteur cd, reniflent chaque recoin en plastique à la recherche de l’animal qui joue de la trompette.

***

J'ai joué de la trompette beaucoup trop fort. Tellement fort que j'entends maintenant le ramdam de mon pouls se saisir dans mon cerveau. Ça tape dur! Une grosse caisse qui n'arrête pas de battre la mesure. Je reprends mon jeu à la trompette en suivant cette pulsation. Jamais je n'ai joué avec un batteur aussi bourrin que celui de mon flux sanguin.

***

Je suis le parvis de la gare. Les gens vont et s'en vont avec cette saveur en bouche bien particulière qui s'appelle le vendredi soir, le début du week-end. À ma droite, une adolescente est assise sur une valise à roulette rouge. Elle parle à ce jeune garçon qui doit avoir son âge. De loin, je sais qu'elle est amoureuse. Ses pieds frappent la coque de sa valise en faisant boum-boum boum-boum boum-boum boum-boum.

***

Au milieu d'une prairie, je suis allongé. Tranquille. Passe une autoroute d'insectes volatile. J'écoute à chaque passage d'un battement d'aile son effet doppler.

***

Je suis sous le pont qui est sous la pluie. Il faisait pourtant beau ce matin lorsque je ramassais des patates, mais là il pleut alors je suis sous le pont et je joue de la trompette. Pendant que je souffle dans mon bignou, deux personnes, SDF probablement, s’assoit en face munie de bières. Quand je m'arrête, l'un des deux gars s'approche de moi et me propose d'en boire une. Je lui réponds que ça ira. Il me dit qu'il ne sait pas jouer de la musique, qu'il a essayé d'être agent de sécurité, mais que le personnel l'a recalé. Depuis il boit, il se sent rabaissé et bon à rien. Il termine en me disant que lui et son ami se sont assis ici pour écouter la trompette. Je recommence à jouer en espérant que cela les intéresse. Je ne suis pas du genre à vouloir satisfaire mon auditeur, mais par compassion, je le fais. Peut-être est-ce une erreur…

Le plus intéressant vient après. Alors que je m'emballe sans sourdine à jouer fortement dans un solo improvisé de trompette, je m'aperçois que l'un est en train de chanter une chanson. Peut-être est-ce l'ivresse, peut-être est-ce parce que j'ai joué, peut-être est-ce les deux, mais je sens qu'ils ont envie d'être également musicien. Ils chantent tous les deux la musique d'Idir qui s’appelle Avava Inova. Cela leur fait un bien fou. Je m'arrête de jouer et les écoute en rangeant mes affaires. En partant, l'un me dit que c'est une chanson qui attire les Juifs. Depuis, je l'apprends à la trompette pour vérifier ses dires.

***

 « Je jouais du piano en laissant ma fenêtre ouverte afin que mes notes atteignent les oreilles de ma voisine d’en face dont j’étais fou amoureux. J’espérai qu’elle me désire de la sorte. Quand trente ans plus tard, je lui ai raconté cette histoire, elle m’a répondu qu’elle s’en foutait complètement. » Voilà ce qu’il me dit, de but en blanc. Raconter cette anecdote semble lui faire du bien, il apparaît très enthousiaste à l’idée de me voir jouer de la trompette sur cette place vide où tous les maraîchers vendent leurs légumes le week-end. Il me raconte qu’il hésite à reprendre un instrument, qu’il a envie de se laisser aller avec la musique. Je lui réponds de le faire sans hésitation, en gardant à l’idée que la qualité du jeu est peu importante C’est l’acte de jouer qui l’emmènera où il le souhaite.

***

Les enfants sont les écoutants avec lesquels j’ai le plus d’exigence. Quand je les vois traverser la rue où j’expulse des notes à la trompette, mon seul souhait est qu’ils entrent en interaction avec ces sons. Cela se produit très souvent, tout comme les chiens m’accompagnent musicalement avec leurs aboiements. Plus l’être grandi et plus la distance s’exprime, avec d’un coté le musicien et de l’autre l’auditeur. Quelle erreur ! Encore que, certains adolescents sont eux aussi alerte en se moquant de mon jeu, ils le simulent souvent avec main et bouche. Mais les plus tristes sont peut-être les adultes, qui, étant pourtant ceux dont les oreilles sont les plus aguerris, tournent vite le regard ou change de trottoir, censurant toute réactivité sonore de leur part.

Un bel exemple est arrivé en cet après-midi d’été. Des enfants jouaient dans un parc à jeux où il y avait des toboggans et d’autres structures colorés. J’étais à coté avec ma trompette munie d’un tube en ballon de baudruche en guise d’embouchure. Je soufflais fort en étirant le ballon de baudruche émettant des sons ressemblant à ceux des moteurs de moto en furie. Quelque chose de très bruyant, qui les a beaucoup intrigués. Je me souviens que je jouais en avançant lentement, enchaînant des pas lourds tel un éléphant en marche, et qu’ils me suivaient à l’arrière. Je faisais semblant de ne pas les savoir derrière moi. À chaque fois que je me retournais et émettais un immense barrissement avec ce ballon de baudruche, les enfants simulaient d’être effrayé en criant et courant dans tous les sens. Dès que je me remettais droit, ils se réinstallaient discrètement derrière moi. C’était un moment où le sonore était un jeu collectif non réfléchi, un simple plaisir de se mouvoir ensemble, faire déborder les sons avec fougue, sans même que l’idée de composer de la musique soit pensé. Ce fut le même cas un soir où j’étais dehors dans un grand préau parmi les immeubles. Pour ne pas déranger, je jouais timidement de la trompette avec ma sourdine. Je plongeais mes notes longuement, en apnée, hésitant sur la durée. Un groupe d’enfants à vélo, profitant de ce dimanche après midi pour se retrouver, passèrent à ce moment-là à côté de moi. La musique modifia leur trajet à vélo, puisqu’ils décidèrent de tourner autour de moi en cercle pendant que je continuais à jouer. Cette action s’occasionna tout en douceur, avec une attention sur l’écoute de la trompette et de leurs vélos maintenus pianissimo qui était magnifique. Leurs chorégraphies semblaient connectées à la mélodie, une danse improvisée née de nul part, soudaine et simple, qui me rappelle que la musique ne devrait pas être une question de technicité ou d’harmonie, mais plutôt une célébration du mouvement.
***

Je me réveille ! On sonne plusieurs fois à mon appartement. Je n’ai aucune idée de l’heure et n’ose pas décrocher l’interphone pour répondre. À la fenêtre, la lune est déjà bien haute. Qui peut sonner à cette heure-ci ? Surgis soudainement quelque chose de difficile à décrire et qui me donne une chair de poule terrible. C’est un cri effrayé, déréglé, qui ne tient à rien, venant de dehors. Un cri masculin dont la tonalité est extrêmement aiguë. Ça oscille, ça vibre, ça hurle aaaaaahhhhhhAAAAAAAhhHHHHHHHH !!!!!! Les lettres de ce texte ne réussissent pas à décrire l’angoisse qui jaillit en moi. Ma copine se réveille également, elle panique. Elle se demande « qu’est ce que c’est ??!! ». J’ouvre ma fenêtre situé au quatrième étage et regarde dans la rue. J’aperçois un homme vue de haut et des flammes jaillissantes juste au niveau de l’entrée de mon immeuble ! Ça cri à nouveau : AAAAAAAhhHHHHHHHHiiiiinnnnnn !!!!!! Ma panique ne redescend pas du tout. Je fonce saisir mon téléphone fixe et appelle la police. Je les préviens qu’un homme fou hurle à la mort et met le feu à mon immeuble ! Je ne veux pas descendre, je suis pris au piège comme un scorpion entouré de feu. Je mets le verrou à défaut de m’injecter le venin, je crains que le diable soit en train de monter les escaliers.
La police arrive. J'écoute sans regarder la scène depuis ma fenêtre. Je sursaute lorsque mon téléphone sonne. Je décroche et tombe sur la voix d’un agent de la police qui me demande de descendre. Je lui dis que j’ai très peur et me réponds qu’il n’y a plus rien à craindre. Arrivé dans le hall d’entrée, les flammes sont éteintes. Ce n’était qu’un début d’incendie. Je sors dans la rue et me retrouve nez à nez avec l’homme dégénéré. Il me fait un étrange signe de l’index. Il fait tourner son doigt autour de sa bouche en cul de poule, mais je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. L’agent de police s’approche de moi et m'éclaire sur la situation. « Il est le seul à avoir vu ce départ d’incendie. Il a essayé de vous prévenir comme il le pouvait, mais… il est sourd-muet. » me dit-il. «Il a usé de ses cordes vocales quasi-vierge pour vous sauver la vie. C’est incroyable non ?» Je me suis mis une claque sur la joue pour vérifier que ce n’était pas un rêve, et suis remonté me rendormir. Le cri d’alerte de ce sourd-muet résonne encore dans ma tête.

***

Il y a un citronnier dans son appartement. Il ne fait pas encore de citrons, à la place ce sont de nombreuses épines épaisses et longues. Je les frotte avec mes doigts comme l'on frotte les grosses aiguilles d'un peigne. Et c’est une vibration bien connue qui apparaît : celui du lamellophone. Sauf qu’il a bien plus de lames ! Environ une trentaine ! Je commence à faire de la musique avec ce citronnier. Ou plutôt, ce citronnier commence à faire de la musique avec moi. Peut-être ses épines sont des doigts qui obtiennent des sons étonnants en se frottant aux humains.

***

C’est un jour de pluie comme beaucoup d’autres à Metz. Cela me donne toujours l’envie d’aller jouer dehors de la trompette. Alors je sors et m’enfouis à quelques mètres de là dans un petit-bois se situant un peu en hauteur le long de la seille où joggeurs et passants déambulent sans savoir qu’un peu au-dessus de leur tête, sur le coté, se trouve ce que je surnomme « le musée de l’anthropocène ». C’est une forêt dégueulasse, où traînent toute sorte de plastiques, de matelas, de vêtements, de capotes, de canettes, de seringues, de ferrailles, et cela depuis l’avènement de la société de consommation. C’est dire si certains de ces déchets sont plus vieux que moi. Pourtant, dans ce bois, c’est mon endroit à moi. Je peux m’y cacher, jouer et faire déborder mes sons dans la ville tel un oiseau dont on ne sait où il niche. J’y trouve une intimité pour expérimenter toute sorte de sons qui m’est plaisante, surtout quand il pleut et que je sais que l’on me laisse tranquille. Je suis là dans le vert et le sale, debout parmi les arbres aux feuilles paquets de chips, et commence à souffler dans mon instrument. La pluie tombe, tombe, et emporté dans la musique, la nuit tombe.

J’entends soudain hurler un homme, un rauquement animal effrayant, quelque chose arrive ! À peine entendue, je range illico presto ma trompette et cherche à m’extirper du bois. Mais dans l’obscurité et la pluie, je ne retrouve plus le sentier qui mène à la sortie. La boue colle à mes semelles, j’avance en glissant à chaque pas. Je m’arrête quand je vois, à travers les feuillages, un petit rond rouge qui s’illumine comme le bout d’une cigarette qui brûle quand on la fume. Je sais que la bête humaine est là, juste devant moi. En réalité, il s’agit d’un lampadaire au loin qui, obstrué par la végétation devant ma vue, apparaît et disparaît en fonction des mouvements des feuilles par la pluie. Un second cri arrive par ma gauche, plus près cette fois-ci et plus fort! Une sorte de raclement énervé, grave, un mécontentement râlé depuis les profondeurs du bois qui se propage avec l’obscurité. Je poursuis ma fuite à l’aveuglette, trempé par la crainte de le rencontrer à chaque virage. Il ne me faudra que quelques secondes pour en sortir sain et sauf et me réjouir seul sur une trois voies bitumées gondolées de flaques. Je sais à présent que jouer de la trompette la nuit, c’est choisir d’être le phare qui attire les mauvais moustiques.

***

J’improvise des notes à la trompette au bord d’un petit lac. Et de l’autre coté de ce petit lac, deux enfants frappent des mains en rythme avec la musique que j’interprète. Cela nous met en joie. Après un quart d’heure, ils partent jouer ailleurs. Je continue de jouer solo. Leur père arrive un peu plus tard là où les enfants battaient la mesure, et me gueule dessus de dégager illico. Il hurla même : « On ne se sent plus chez nous ! »

***

Des troncs d’arbres coupés, empilés les uns sur les autres pour en former une pyramide inachevée. Je stoppe ma marche en forêt pour la regarder de plus près. Son édifice est une marmelade de rondins fendus, je n’y vois qu’un agglutinement de postérieur en bois qui me démange de faire sonner. Je les frappe avec mes bâtons de marche en bambou, crée un rythme simple qui me convient. Chaque cul à un son différent, c’est dingue. Tout est désaccordé, mais suffit pour m’emporter avec bonheur dans une improvisation solo de percussion. J’explore cet instrument méconnu, aussi colossal qu’un orgue, cousin du xylophone, que je surnomme le « forêraphone ».

***

Trente-neuf degrés à l’ombre, cramé au milieu des steppes du sud de la France, je m’arrête à cette intersection vide où se croise la voie d’un chemin de fer et celle d’un sentier pour 4x4. À quelques kilomètres de là, ma copine travaille dans une usine de compote, enchaînant ce labeur ingrat des « trois 8 » pendant les deux prochains mois. N’ayant pas de téléphone portable, ni internet, je me poste en haut d’une butte à côté de cette voie ferrée en attendant l’arrivée du train. J’attends quarante-cinq minutes avant d’entendre le signal sonore pointillé des barrières de sécurité du carrefour s’abaissant. Au passage du TGV, je fais coucou de la main au conducteur qui me répond par un coup de klaxon qui se diffuse massivement aux alentours, jusqu’au village quelques kilomètres plus loin où loge l’usine de compote où travaille ma copine qui épluche des poires et des pommes. Ses tympans saisissent le signal sonore : elle sait que c’est pour elle, qu’il signifie « je pense à toi, courage ! ». Le son du klaxon se dévoile ainsi d’un second message. Pour qui sait le comprendre, il peut signifier autant « attention, j’arrive ! » que « je suis près de toi, tu me manques ! »
Je répète cette opération régulièrement, parfois tous les jours. Mais à force, je sens la fatigue du conducteur à me répondre, ou alors peut-être a-t-il prévenu ses collègues de ma présence en leur disant de ne plus klaxonner de ma venue. Je force de jour en jour le contact, me mettant à danser comme un zouave, un ouistiti, jusqu’à parfois montrer mon cul pour faire réagir le conducteur d’un coup de klaxon. Tout cela pour une communication à distance !
Un jour, j’attends plusieurs heures devant cette intersection, ne sachant jamais quand le train arrivera. L’après-midi est déjà bien entamé, et je me rends compte que je suis venu ici sans avoir pris suffisamment mes précautions. Mon ventre me fait mal, il se gonfle de gaz inexprimables qui macèrent dans mes intestins. Comme il n’y a absolument personne dans ce désert, je décide de chier juste à côté des rails. Ma chiasse se revêt d’une couleur brunâtre remplie de petite graine qui correspond à toutes les figues que j’ai mangées les jours d’avant sur le chemin du retour. Au moment où je chie ces pépins, je vois sur la voie ferrée deux agents de la SNCF en train de marcher. Je remonte très vite mon froc - m’ont-ils vu ? - et m’approche d’eux. Ils me disent d’arrêter de faire des signes au conducteur du train, car cela est susceptible de provoquer un accident. J’acquiesce sans hésitation et m’en vais en suspens à la recherche de nouvelles figues.

***

Un ami me prête sa bagnole pour pouvoir aller déposer mon matelas à EMMAÜS. Il oublia de me préciser que le compteur kilométrique de sa voiture est HS. Je le découvris bien plus tard, sur une route dégagée d’hiver où peu de voitures passent. Cela me donne la sensation de traverser les paysages pastoraux mosellans comme un funambule les yeux bandés. Par chance, j’ai la fenêtre conductrice défectueuse qui reste toujours légèrement entrouverte, laissant passer un filet de vent constant. Elle me permet d’établir avec plus de précision ma vitesse moyenne. En effet, quand la densité du vent passant par cette encoche est suraiguë, désagréable et fort à ne plus s’entendre parler, cela signifie que je roule à plus de 90km/h. Quand un vibrato coupe cet effluve en un pointillé de sons tendus, cela signifie que je roule aux alentours de 70 km/h. Étonnamment, rouler à 50 kilomètre/heure n’émet qu’une nappe discrète pas si désagréable comparé au bourdon qui s’esquisse dès la quatrième vitesse. C’est ainsi qu'avec cette méthode je m’en sortis habilement tout au long de l’heure de trajet. Par contre j’en ai chopé la crève.