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Prise de mots | Prise de sons

12.

Les enfants sont les écoutants avec lesquels j’ai le plus d’exigence. Quand je les vois traverser la rue où j’expulse des notes à la trompette, mon seul souhait est d'entrer en intéraction avec eux. Cela se produit très souvent, tout comme les chiens m’accompagnent musicalement avec leurs aboiements. Je constaste que plus l’être grandi et plus la distance s’exprime, avec d’un coté le musicien et de l’autre l’auditeur. Encore que, certains adolescents sont eux aussi alerte en se moquant de mon jeu, ils le simulent souvent avec leurs mains et leurs bouches. Les plus tristes sont peut-être les adultes qui tournent vite le regard ou change de trottoir, censurant toute réactivité sonore de leur part. Quelle erreur !
Un bel exemple est arrivé en cet après-midi d’été. Des enfants jouaient dans un parc à jeux où il y avait des toboggans et d’autres structures colorés. J’étais à coté avec ma trompette munie d’un tube en ballon de baudruche en guise d’embouchure. Je soufflais fort en étirant le ballon de baudruche, émettant des sons ressemblant à ceux des moteurs de motos en furies. Quelque chose de très bruyant, qui les a beaucoup intrigués. Je me souviens que je jouais en avançant lentement, enchaînant des pas lourds tel un éléphant en marche, et qu’ils me suivaient à l’arrière. Je faisais semblant de ne pas les savoir derrière moi. À chaque fois que je me retournais et émettais un immense barrissement avec ce bout de plastique, les enfants simulaient d’être effrayé en criant et courant dans tous les sens. Dès que je me remettais droit, ils se réinstallaient discrètement derrière moi. C’était un moment où le sonore était un jeu collectif non réfléchi, un simple plaisir de se mouvoir ensemble, faire déborder les sons avec fougue, sans même que l’idée de composer de la musique soit pensé.
Ce fut le même cas un soir où j’étais dehors dans un grand préau parmi les immeubles. Pour ne pas déranger, je jouais timidement de la trompette avec ma sourdine. Je plongeais mes notes longuement, en apnée, hésitant sur la durée. Un groupe d’enfants à vélo, profitant de ce dimanche après midi pour se retrouver, passèrent à ce moment-là à côté de moi. La musique modifia leur trajet à vélo, puisqu’ils décidèrent de tourner autour de moi en cercle pendant que je continuais à jouer. Cette action s’occasionna tout en douceur, avec une attention sur l’écoute de la trompette et de leurs vélos maintenus pianissimo qui était magnifique. Leur chorégraphie semblait connectée à la mélodie, une danse improvisée née de nul part, soudaine et simple. Elle a depuis clarifié mon rapport à la musique, que j'entrevois non pas en terme de technicité et d’harmonie, mais en tant que célébration du mouvement.

11.

Je me réveille ! On sonne plusieurs fois à mon appartement. Je n’ai aucune idée de l’heure et n’ose pas décrocher l’interphone pour répondre. À la fenêtre, la lune est déjà bien haute. Qui peut sonner à cette heure-ci ? Surgis soudainement quelque chose de difficile à décrire et qui me donne une chair de poule terrible. C’est un cri effrayé, déréglé, qui ne tient à rien, venant de dehors. Un cri masculin dont la tonalité est extrêmement aiguë. Ça oscille, ça vibre, ça hurle aaaaaahhhhhhAAAAAAAhhHHHHHHHH !!!!!! Les lettres de ce texte ne réussissent pas à décrire l’angoisse qui jaillit en moi. Ma copine se réveille également, elle panique. Elle se demande « qu’est ce que c’est ??!! ». J’ouvre ma fenêtre situé au quatrième étage et regarde dans la rue. J’aperçois un homme vue de haut et des flammes jaillissantes juste au niveau de l’entrée de mon immeuble ! Ça cri à nouveau : AAAAAAAhhHHHHHHHHiiiiinnnnnn !!!!!! Ma panique ne redescend pas du tout. Je fonce saisir mon téléphone fixe et appelle la police. Je les préviens qu’un homme fou hurle à la mort et met le feu à mon immeuble ! Je ne veux pas descendre, je suis pris au piège comme un scorpion entouré de feu. Je mets le verrou à défaut de m’injecter le venin, je crains que le diable soit en train de monter les escaliers.
La police arrive. J'écoute sans regarder la scène depuis ma fenêtre. Je sursaute lorsque mon téléphone sonne. Je décroche et tombe sur la voix d’un agent de la police qui me demande de descendre. Je lui dis que j’ai très peur et me réponds qu’il n’y a plus rien à craindre. Arrivé dans le hall d’entrée, les flammes sont éteintes. Ce n’était qu’un début d’incendie. Je sors dans la rue et me retrouve nez à nez avec l’homme dégénéré. Il me fait un étrange signe de l’index. Il fait tourner son doigt autour de sa bouche en cul de poule, mais je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. C’est lorsque l’agent de police s’approche de moi que je découvre la vérité de la situation. « Il est le seul à avoir vu ce départ d’incendie. Il a essayé de vous prévenir comme il le pouvait, mais… il est sourd-muet. » me dit-il. «Il a usé de ses cordes vocales quasi-vierge pour vous sauver la vie. C’est incroyable non ?» Je me suis mis une claque sur la joue pour vérifier que ce n’était pas un rêve, et suis remonté me rendormir. Le cri d’alerte du sourd-muet résonne encore dans ma tête.

10.

Nous sommes torse-nu à danser furieusement, endiablés par la musique. Sur scène joue un groupe de garage/rock que mes amis découvrent pour la première fois. En sueur, je hurle à l’oreille de l’un : «  Il va falloir que je vous emmène la semaine prochaine quelque part, je veux vous faire vivre une expérience sonore particulière ». C’est ainsi qu’un lundi soir, j’embarque sept de mes amis en haut du mont Saint-Quentin. Il pleut, les nuages sont bas, c’est un gris humide qui se colle au pare-brise sans le froid habituel. Nous nous garons au plus près des cieux et terminons à pied l’ascension. Sur le chemin, les six écoutants volontaires ne savent pas où ils vont, ils me suivent sans deviner que j’ai un baryton dans mon sac à dos. J’ai préféré ne rien leur dire.
Une fois atteins le haut de la pointe boueuse bien arrondi par la présence d’un bois, nous marchons pendant 20 min dans la direction d’un fort militaire abandonné qui recèle dans ses profondeurs une salle avec une acoustique ahurissante. Le moindre son se réverbère au minimum neuf secondes ! Des souvenirs me reviennent, je repense à la période du confinement où j’allais m’enterrer dans cette cathédrale noire, seul comme une taupe, à jouer de la trompette. C’était un grand moment de liberté qui me permettait d’oublier que j’avais à rejoindre mon appartement aussitôt le travail en maraîchage fini.
Nous arrivons devant cet immense sous-sol. Aucune lumière ne le traverse. Nous descendons les escaliers avec précaution et marchons sur les côtés de la salle pour éviter la grande flaque d’eau coulée par le plafond en béton. Ce plafond, je sais qu’il ruisselle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et ne cesse de grandir au fur et à mesure que le temps l’éloigne du décret de l’armistice. Son égouttement prend beaucoup de place auditivement, elle efface le son de nos pas chancelants. La flaque n’atteint pas encore le fond de la pièce où séjourne à la place une machine à laver que nos lampes torches éclairent avec surprise. Mes amis et moi n’avons aucune idée de pourquoi elle se trouve ici. À quelques mètres d’elle, le sol est bien sec, et la troupe décide de s’y asseoir calmement pendant que je sors à l’aveuglette l’instrument de mon sac. Ils fument un joke et se laissent engloutir par l’obscurité.
Le silence parle.

Je prends mon souffle et démarre soudainement une session de drone au baryton. J’y expulse un ohm extrêmement vibrant mêlé à du chant entrant dans l’embouchure ce qui rappelle d’une certaine manière le chant diphonique. Je n’émets aucun arrêt grâce à l’utilisation du souffle continu. L’hypnose prend place, l’acoustique du lieu nous enveloppe dans un duvet de basses fréquences qui se prolonge à l’infini. Ce cocon nous plonge dans un voyage sono-astral à la rencontre du trou noir où rien ne s’y passe. L’avant big bang qui au moment où j’enclenche mon chant de bave et d’immortalité, crée l’explosion du cosmos. Le temps se dilue, mes lèvres vibrent non-stop, le bourdon floute l’imperceptible monotonie de sa présence. C’est comme un frigo dont son râle se fait sentir quand, au milieu de la nuit, il cesse en un instant. Mon corps fatigue, je cligne des yeux pour retrouver mes esprits mais rien n’y change, les ténèbres règnent. Lorsque j’arrête d’expirer dans l'embouchure, la faille spatio-temporelle dans laquelle nous nous sommes engouffrés s’estompe en un clin d’œil… Nous nous réveillons lentement. Puis nous quittons le lieu, et en remontant les marches, nous passons du noir intérieur au gris extérieur, avec cette sensation d’avoir éclaircie une partie de nos corps célestes.

9.

Il y a un citronnier dans son appartement qui ne fait pas encore de citrons. À la place, ce sont de nombreuses épines épaisses et longues. Je les frotte avec mes doigts comme l'on frotte les grosses aiguilles d'un peigne. Et c’est une vibration bien connue qui apparaît : celui du lamellophone. Sauf qu’il a bien plus de lames ! Environ une trentaine ! Je commence à faire de la musique avec ce citronnier. Ou plutôt, ce citronnier commence à faire de la musique avec moi. Peut-être ses épines sont des doigts qui obtiennent des sons étonnants en se frottant aux humains.

8.

C’est un jour de pluie comme beaucoup d’autres à Metz. Cela me donne toujours envie d’aller jouer de la trompette dehors. Alors je sors et m’enfouis à quelques mètres de là dans un petit-bois se situant un peu en hauteur le long de la seille où joggeurs et passants se promènent calmement sans savoir qu’un peu au-dessus de leurs têtes, sur le coté, se trouve ce que je surnomme « le musée de l’anthropocène ». C’est une forêt dégueulasse, où traînent toute sorte de plastiques, de matelas, de vêtements, de capotes, de canettes, de seringues, de ferrailles, et cela depuis l’avènement de la société de consommation. Pourtant, dans ce bois, c’est mon endroit à moi. Je peux m’y cacher, jouer et faire déborder mes notes dans la ville tel un oiseau dont on ne sait où il niche. J’y trouve une intimité pour expérimenter toute sorte de sons qui m’est plaisante, surtout quand il pleut et que je sais que l’on me laisse tranquille. Je suis là dans le vert et le sale, debout parmi les arbres aux feuilles paquets de chips, et commence à souffler dans mon instrument. La pluie tombe, tombe, et emporté dans la musique, la nuit tombe.
J’entends soudain hurler un homme, un rauquement animal effrayant, quelque chose arrive ! À peine entendue, je range illico presto ma trompette et cherche à m’extirper du bois. Mais dans l’obscurité et la pluie, je ne retrouve plus le sentier qui mène à la sortie. La boue colle à mes semelles, j’avance en glissant à chaque pas. Je m’arrête quand je vois, à travers les feuillages, un petit rond rouge qui s’illumine comme le bout d’une cigarette qui brûle quand on la fume. Je sais que la bête humaine est là, juste devant moi. En réalité, il s’agit d’un lampadaire au loin qui, obstrué par la végétation devant ma vue, apparaît et disparaît en fonction des mouvements des feuilles par la pluie. Cette claire-voyance m’est obstrué par l’adrénaline, c’est un second cri venant de ma gauche, plus près cette fois-ci, plus fort, qui me fait comprendre qu’il ne s’agit pas de lui. Une sorte de raclement énervé, grave, un mécontentement râlé depuis les profondeurs du bois qui se propage avec l’obscurité. Je poursuis ma fuite à l’aveuglette, trempé par la crainte de le rencontrer à chaque virage. Il ne me faudra que quelques secondes pour en sortir sain et sauf et me réjouir d'être arrivé sur une trois voies bitumées gondolées de flaques. Je sais à présent que jouer de la trompette la nuit, c’est choisir d’être le phare qui attire les mauvais moustiques.

7.

Je décide de faire le tour du lac Léman à pied avec mes hydrophones en poche. J’ai assez de batteries pour faire des enregistrements sonores subaquatiques durant 8 jours. Le lac fait 120 kilomètres de périmètre, c’est faisable en faisant des haltes de quelques heures et avec un bon rythme de marche. Mais au deuxième jour, mon genoux droit se bloque sans raison. Une douleur terrible m’envahit, je ne me sens plus en mesure de marcher correctement. Me voici à avancer en boitant à l’aide de mes bâtons de marches en bambou faisant office de béquilles. Cela m’arrive en plein après midi brûlant, l’épuisement me fait asseoir sur un banc.
Une femme indienne, me voyant blessé, s’en va acheter de l’arnica à la pharmacie puis revient me masser le genou avec cette pommade. J’espère que la douleur va freiner. J’espère aussi que cette femme m’invitera chez elle pour me reposer le temps d’une nuit car je me sens incapable de sortir mon hamac sur le rebord de cette ville. Après une heure, elle s’en va.
Je reprends ma marche douloureusement et suis aussitôt accosté par un étrange personnage en costard cravate, un Suisse, qui me dit qu’il n’a jamais travaillé de sa vie et qu’il est possible de voyager à travers les planètes par la méditation. Nous parlons un peu. Je reste éberlué de son discours. La douleur me fait-elle délirer ? Nous passons une dizaine de minutes à avancer ensemble très lentement, puis il me quitte aussi vite qu’il est entré dans ma vie.
J’avance. Je bave comme un escargot. J’arrive épuisé à Lausanne dans un parc qui longe le lac. Que fut ma surprise de tomber sur deux personnes m’annonçant qu’un barbecue est à disposition pour quiconque le souhaite ! J’ai faim, j’ai mal, le début de soirée remplace la fin d’après-midi, je n’ai qu’une envie : me remplir la panse. Ils m’accompagnent au barbecue, et sur le chemin je découvre qu’ils portent le même T-shirt. Dessus est inscrit : JESUS – TRUTH – WAY - LIFE. À mesure que mes pas syncopés s’approchent du barbecue, je découvre que j’entre au sein d’une secte évangélique où séjourne une cinquantaine d’hommes et de femmes de couleurs noires chantant gaiement à la guitare sèche des incantations divines. Je commence à manger une saucisse et la nuit tombe lentement : Dieu n’a pas l’air d’être là. Une femme en transe arrive, m’interpelle en m’invitant à la rejoindre. Elle s’appelle Mariama et me dit qu’elle peut soigner mon genou. Je me retrouve dans un coin isolé du parc, assis à ses côtés, entouré de cinq autres personnes m’encerclant qui prie pour moi. Je les accompagne en répétant à voix haute des louanges à Dieu que Mariama me récite. Je le fais sans réfléchir, la fatigue et la douleur me transforme en robot. Je répète plusieurs fois « je donne mon corps à Dieu, qu’il soigne mon genou en échange ». Je n’y crois absolument pas, mais je le dis quand même. La nuit tombe, je retourne au barbecue poursuivre la dégustation de ma saucisse. Il est trop tard pour que je trouve un endroit tranquille pour y poser mon hamac, surtout qu’il y a très peu d’arbres et que c’est le week-end, beaucoup de gens font la fête.
En avalant la dernière bouchée de ma saucisse, je vois un homme qui tout comme moi n’a rien à faire parmi la secte. C’est ma bouée de sauvetage, j’avance en croche pointé vers lui. Il m’explique qu’il est un poète-sociologue asiatique au nom de Tine Kéo, et qu’il dort tous les soirs dans ce parc. Je lui demande si je peux dormir à ses côtés pour cette nuit, et me répond qu’il n’y a pas de problème. Mariama, devenue folle, me prends à part, elle me dit de ne pas partir avec lui, qu’il s’agit d’un démon sorti des enfers voulant récupérer le pouvoir guérisseur que Dieu à déposer sur mon genou. Je regarde le poète-sociologue pendant qu’elle me parle : il picore par-ci par-là les restes de riz, viandes, et salades du barbecue en exprimant des gémissements de régal. Il a l’air trop sympathique pour l’envisager comme un démon ayant l’apparence humaine. Après avoir écouté longuement Mariama du caractère dangereux du personnage, je décide tout de même de partir avec lui, heureux de quitter ces fous fanatiques. Quand je lui demande où trouve-t-il le temps d’écrire en vivant dehors comme un SDF, il me dit qu’écrire n’est pas la priorité, que c’est la méditation qui est le plus important car elle peut guérir tous les maux de la terre. Ainsi, arrivé au port de Lausanne, nous nous asseyons à coté d’un lampadaire (toujours rester près de la lumière me dit-il) et méditons assis les yeux ouvert à contempler le devant. C’est selon lui en prenant le temps de bien inspirer et respirer que mon genou guérira. Après 45 minutes de méditation, nous nous relevons et posons nos duvets juste en haut d’une butte en béton où 5 jeunes garçons ivres boivent de l’alcool en écoutant du rap très fort. Il me dit qu’il ne faut jamais dormir dans l’obscurité, ni loin des gens. Il me dit aussi que demain nous irons manger ensemble dans un restaurant qui fournit de la nourriture gratuitement aux personnes dans le besoin, qu’il m’aidera à repartir de plus belle pour que je puisse terminer mes enregistrements sonores autour du lac. Je m’endors…
Au petit matin, vers 6 heures, je me réveille seul. Étais-ce un démon qui s’efface à la lumière du jour ? Je me lève en même temps que le soleil et reprends ma marche de la veille, avec toujours la même douleur au genou.

6.

Un ami me prête sa bagnole pour pouvoir aller déposer mon matelas à EMMAÜS. Il oublia de me préciser que le compteur kilométrique de sa voiture est HS. Je le découvre bien plus tard, sur une route dégagée d’hiver où peu de voitures passent. Cela me donne la sensation de traverser les paysages pastoraux mosellans comme un funambule les yeux bandés. Par chance, j’ai la fenêtre conductrice défectueuse qui reste toujours légèrement entrouverte, laissant passer un filet de vent constant. Elle me permet d’établir avec plus de précision ma vitesse moyenne. En effet, quand la densité du vent passant par cette encoche est suraiguë, désagréable et forte à ne plus s’entendre parler, cela signifie que je roule à plus de 90km/h. Quand un vibrato coupe cet effluve en un pointillé de sons tendus, cela signifie que je roule aux alentours de 70 km/h. Étonnamment, rouler à 50 kilomètre/heure n’émet qu’une nappe discrète pas si insupportable comparé au bourdon qui s’esquisse dès la quatrième vitesse. C’est ainsi qu'avec cette méthode je m’en sortis habilement tout au long de l’heure de trajet. Par contre j’en ai chopé la crève.

5.

J’improvise des notes à la trompette au bord d’un petit lac. Et de l’autre coté de ce petit lac, deux enfants frappent des mains en rythme avec la musique que j’interprète. Je suis fier comme un ours, les enfants comme des piafs. Après un quart d’heure, ils partent jouer ailleurs. Je continue de jouer solo. Leur père arrive un peu plus tard là où les enfants battaient la mesure, et me gueula dessus de dégager illico. Il hurla même : « On ne se sent plus chez nous ! »

4.

Quelle impatience j’ai à retrouver ma grand-mère que je n’ai pas vue depuis longtemps. Elle vit dans un village paumé dans le centre de la France et je la rejoins pour une semaine. Mon arrivée faillit lui provoquer une syncope en me découvrant si découvert dans la neige du mois de janvier. Il faut dire que depuis septembre, je me force à supporter le froid en me revêtant uniquement d’un short, d’un T-shirt, et d’une paire de sandalettes, même pendant les températures négatives. Je lui dis que tout va bien, je n’ai pas froid, et que j’ai très envie de me replonger dans les paysages sonores de mon enfance, notamment dans le bois se trouvant à côté de sa maison où mon grand-père, aujourd’hui décédé, m’emmenait pour aller ramasser des champignons ou du muguet. J’ai d’ailleurs pris ma trompette pour accompagner musicalement ce retour en arrière.
Le lendemain pimpant, je m’attelai à une marche nostalgique dans ce bois, me réveillant à l’aube et prévenant ma grand-mère déjà levé de ma sortie matinale. À peine plongée dans le dessous de la canopée berrichonne en short/T-shirt/sandalette, je tombai nez à nez avec un sac à main déchiré, des bijoux traînant çà et là, une culotte, un soutien-gorge arraché, et même un tampon usagé. Je ne sais trop quoi faire et commence à fouiller, mal à l’aise, dans le sac à main pour y trouver des indices sur l’identité de la propriétaire. Tel un détective, je comprends vite qu’il s’agit des vestiges d’un viol. J’y trouve un peu plus loin une crevasse – lieu idéal pour s’abriter des regards - où loge en son centre un enfoncement de feuilles mortes aplaties comme si un poids de la taille d’une femme avait été allongé là. Seule une chaussure à talon séjourne sur ce matelas de mauvaise fortune. Ça me coupe tout de suite la trique, je ne veux plus jouer de la trompette ici. Mon enfance dans ce bois se bousille d’une angoisse. La forêt revêt un visage glacial me faisant fuir vers le commissariat se trouvant en bas du village. Dans ma course, je réfléchis sur comment les prévenir de cette horreur, mais arrivé devant je découvre qu’il est fermé. Il n’ouvrira que demain à 16h. Alors je prends mon mal en patience en attendant que la journée passe sans prévenir ma grand-mère de la situation.
Au lendemain, je décide d’y aller, mais avant, je veux profiter du soleil glacial durant les premières heures de l’après-midi en allant longer la rivière où mon grand-père y péchait quotidiennement. Je m’allonge dans l’herbe, goûte au plaisir de l’oisiveté, le corps dur comme un caillou que l’on sort du congélo, et sur le chemin du retour, aux abords de cette même rivière, je tombe nez à nez avec un animal mort… C’est un oiseau noir dont je ne connais pas le nom, une sorte de héron, mais plus petit. Il gît là tout frais, pas gonflé, rien, pas même une trace de sang. Il est magnifique. Mon végétarisme en prend un coup car l’idée de le manger me vint à l’esprit. Alors je le prends en le tenant par le bec, et l’emmène avec moi. Il est lourd. Il fait presque ma taille en le tenant debout. Je trouve sur ma route un sac-poubelle traînant dans une grange et l’enfouit dedans avant d’arriver au commissariat. En y entrant, ma présence surprend les policières. Elles me dévisagent en se demandant quel fou peut bien se trimballer en short/T-shirt/sandalette dans ce froid de canard. Je suis à leurs yeux extrêmement suspect… Je leur explique ma découverte d’hier, et l’une d’entre elles me demande si les bijoux sont dans le sac plastique. Je lui réponds non sans préciser ce qu’il y a dedans, ce qui la fait tiquer encore plus. Pourtant j’avais très envie de lui montrer l’animal, qu’elle puisse me dire au moins son nom, comment cela se mange ! Mais je ne préférai pas éveiller plus les soupçons. On me pose des questions, l’interrogatrice n’est vraiment pas commode. Me sentant mis en porte-à-faux, je lui mentis lorsqu’elle me demanda si j’avais touché au sac à main. Je me sens devenir le profil type du tueur schizophrène, surtout quand je lui dis que je vis actuellement chez ma grand-mère sans connaître parfaitement son adresse. Lassée, elle me demande de retourner sur les lieux du crime vérifier si ces preuves sont toujours là. J’y retrouve à vive allure, fais un crochet chez ma grand-mère pour y déposer devant le perron le magnifique animal mort sorti de son sac-poubelle. Je retourne dans les bois, retrouve le sac à main éventré, redescends dans le village au commissariat confirmer la présence de ces preuves. La même commissaire m’informe qu’une équipe passera me chercher à 19h chez ma grand-mère pour aller ensemble dans ce bois. À 19 heures en hiver, il faut savoir qu’il fait nuit, et très froid ! Je les attends à l’heure devant la maison de ma mamie, au moment où la voiture arrive pour me récupérer, la sœur de mon père voulant rendre visite à ma grand-mère et moi se gare juste à mes côtés. Je n’ai pas le temps de lui adresser un mot qu’elle me voit embarqué par la police en short/T-shirt/sandalette sans avoir vu encore qu’à l’entrée de la véranda gît un animal mort ! Je n’ose imaginer ce qu’elle en pensera à ce moment précis, et me concentre sur la direction à prendre en voiture pour aller sur les lieux du crime. Arrivés dans les bois, trois policières et moi-même sortons de la voiture et nous nous enfonçons dans les bois noirs, munis de lampe torche. La scène est cynégétique, elles craignent cet étrange personnage que j’incarne et qui marche, plusieurs mètres à l’avant en short/t-shirt/sandalette et qui leur dit d’un ton amusé de ne pas s’inquiéter, que l’on y arrive bientôt ! Lorsqu’elles découvrent le sac à main en miette, elles contactent au talkie-walkie une équipe scientifique en leur demandant de venir rapidement faire des empreintes. S’agissait-il d’un viol, d’un vol ? Je ne le saurai jamais. Elles me déposent 30 minutes plus tard chez ma grand-mère qui m’attend avec sa fille dans le salon. De retour dans le chaud, mamie m’informe qu’il s’agit d’un cormoran.

3.

Des troncs d’arbres coupés, empilés les uns sur les autres pour en former une pyramide inachevée. Je stoppe ma marche en forêt pour la regarder de plus près. Son édifice est une marmelade de rondin fendu, je n’y vois qu’un agglutinement de postérieur en bois qui me démange de faire sonner. Je les frappe avec mes bâtons de marche en bambou, crée un rythme simple qui me convient. Chaque cul à un son différent, c’est dingue. Tout est désaccordé, mais suffit pour m’emporter avec bonheur dans une improvisation solo de percussion. J’explore cet instrument méconnu, aussi colossal qu’un orgue, cousin du xylophone, que je surnomme le « forêraphone ».

2.

Trente-neuf degrés à l’ombre, cramé au milieu des steppes du sud de la France, je m’arrête à cette intersection vide où se croise la voie d’un chemin de fer et celle d’un sentier pour 4x4. À quelques kilomètres de là, ma copine travaille dans une usine de compote, enchaînant ce labeur ingrat des « trois 8 » pendant les deux prochains mois. N’ayant pas de téléphone portable, ni internet, je me poste en haut d’une butte à côté de cette voie ferrée en attendant l’arrivée du train. J’attends quarante-cinq minutes avant d’entendre le signal sonore pointillé des barrières de sécurité du carrefour s’abaissant. Au passage du TGV, je fais coucou de la main au conducteur qui me répond par un coup de klaxon qui se diffuse massivement aux alentours, jusqu’au village quelques kilomètres plus loin où loge l’usine de compote où travaille ma copine qui épluche des poires et des pommes. Ses tympans saisissent le signal sonore : elle sait que c’est pour elle, qu’il signifie « je pense à toi, courage ! ». Le son du klaxon se dévoile ainsi d’un second message. Pour qui sait le comprendre, il peut signifier autant « attention, j’arrive ! » que « je suis près de toi, tu me manques ! »
Je répète cette opération régulièrement, parfois tous les jours. Mais à force, je sens la fatigue du conducteur à me répondre, ou alors peut-être a-t-il prévenu ses collègues de ma présence en leur disant de ne plus klaxonner de ma venue. Je force de jour en jour le contact, me mettant à danser comme un zouave, un ouistiti, jusqu’à parfois montrer mon cul pour faire réagir le conducteur d’un coup de klaxon. Tout cela pour une communication à distance !
Un jour, j’attends plusieurs heures devant cette intersection, ne sachant jamais quand le train arrivera. L’après-midi est déjà bien entamé, et je me rends compte que je suis venu ici sans avoir pris suffisamment mes précautions. Mon ventre me fait mal, il se gonfle de gaz inexprimables qui macèrent dans mes intestins. Comme il n’y a absolument personne dans ce désert, je décide de chier juste à côté des rails. Ma chiasse se revêt d’une couleur brunâtre remplie de petite graine qui correspond à toutes les figues que j’ai mangées les jours d’avant sur le chemin du retour. Au moment où je chie ces pépins, je vois sur la voie ferrée deux agents de la SNCF en train de marcher. Je remonte très vite mon froc - m’ont-ils vu ? - et m’approche d’eux. Ils me disent d’arrêter de faire des signes au conducteur du train, car cela est susceptible de provoquer un accident. J’acquiesce sans hésitation et m’en vais en suspens à la recherche de nouvelles figues.

1.

J’écoute depuis ma chaîne hi-fi un cd rayé du trompettiste Cappozzo. La lecture est laborieuse, elle hache les notes en s’interrompant à chaque seconde. Ce silence marmonné de sons aigues réveille mes chats qui l’interprètent comme la présence d’une souris qui couine. Ils s’approchent au plus près du lecteur cd, reniflent chaque recoin en plastique à la recherche de l’animal qui joue de la trompette.














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